Parents en thérapie alimentaire : dedans ou dehors ?
Par Marie Ruffier-Bourdet, ergothérapeute D.E., fondatrice d’ERGOMUMS.
En bref — Quand un enfant doit reprendre du poids, la recherche penche pour des parents impliqués au repas plutôt qu’en retrait. Le premier essai randomisé sur l’ARFID (2026) le montre chez les 6-12 ans, avec une certitude encore faible. Il ne dit rien des enfants de poids normal ni des difficultés de mastication, où le regard de l’ergothérapeute prend toute sa place.
Deux écoles qui s’opposent
Première école : l’enfant travaille seul avec le thérapeute, et les parents lâchent prise à table pour faire baisser la pression.
Deuxième école : les parents sont au cœur du soin, car c’est à la maison que se jouent les repas.
Longtemps, aucune étude solide ne permettait de trancher pour l’ARFID, ce trouble où l’enfant restreint son alimentation par manque d’intérêt, sensibilité sensorielle ou peur de s’étouffer ou de vomir. En 2026, un premier essai randomisé de taille suffisante apporte une réponse partielle.
Ce que montre l’essai de Stanford
L’équipe de James Lock a réparti au hasard 98 enfants de 6 à 12 ans, tous avec un ARFID et un petit poids, entre deux thérapies de 14 séances [1] :
- parents dedans : une thérapie familiale où les parents prennent en charge les repas, puis rendent peu à peu l’autonomie à l’enfant ;
- parents dehors : une thérapie individuelle où les parents ont pour consigne de ne pas pousser au changement.
| Résultat après 4 mois | Parents dedans | Parents dehors |
|---|---|---|
| Poids attendu (%) | 85,7 → 90,5 | 86,7 → 86,5 |
| Sévérité des symptômes | baisse | baisse comparable |
Avec des parents impliqués, l’enfant reprend du poids. Avec des parents en retrait, son poids stagne. Les symptômes, eux, baissent autant dans les deux cas.
Ce résultat reste fragile : un seul essai, et un poids pesé à la maison par des parents qui savaient quelle thérapie ils suivaient. Le niveau de preuve est faible.
Les parents forcent-ils l’enfant à manger ? Non. Les auteurs précisent que cette thérapie n’inclut pas l’alimentation forcée [2]. Mais la quantité y devient un objectif des parents, le temps que la croissance soit sécurisée [3].
Ce que l’essai ne dit pas
- Rien sur les enfants de poids normal, ni sur les moins de 6 ans, ni sur les enfants autistes (5 % de l’échantillon).
- Rien sur les enfants qui mangent peu parce qu’ils mâchent difficilement : ils relèvent d’un trouble alimentaire pédiatrique lié aux compétences, que l’essai n’étudie pas [4].
- Aucun travail sensoriel ou oro-moteur dans les deux thérapies. Or le profil sensoriel est celui qui progresse le moins.
C’est précisément là que l’ergothérapie a quelque chose à dire.
Le regard de l’ergothérapeute : le repas n’est pas un exercice, c’est une occupation
En ergothérapie, manger fait partie des activités de la vie quotidienne, au même titre que s’habiller ou se laver [5]. Notre métier consiste à rendre l’enfant plus performant dans ces activités, en travaillant directement dedans. Le repas n’est donc pas seulement ce qu’on veut améliorer : c’est aussi l’outil pour y arriver.
Le calcul qui change tout
Une séance en cabinet, c’est une occasion par semaine de travailler le bon geste. Le repas, c’est environ 4 occasions par jour, soit près de 28 par semaine.
Et chaque repas contient des dizaines de répétitions. Une équipe de l’INRAE à Dijon a filmé 44 enfants de 8 à 10 ans pendant un goûter [6]. Pour manger seulement 77 g de pomme en quartiers, ils prenaient en moyenne 22 bouchées. Ceux dont les parents signalaient des difficultés de mastication en prenaient environ 30, et mettaient plus de temps.
Appliqué à un repas complet et à une semaine entière, on arrive à plusieurs centaines de bouchées. Autant d’occasions de proposer la bonne texture, la bonne présentation, le bon geste et donc entrainer quotidiennement langue, lèvres, machoire pour avoir une alimentation fonctionnelle. Aucune séance d’une heure ne peut offrir ce volume de pratique.
C’est pourquoi les parents ne sont pas des spectateurs de la rééducation : ce sont eux qui tiennent les 28 repas de la semaine. Le rôle de l’ergothérapeute est de leur donner les bons gestes, les bonnes textures et les bons repères.
Satter : savoir où se placer à table
Le partage des responsabilités d’Ellyn Satter donne aux parents une boussole simple [7] :
- le parent décide de ce qui est proposé, du moment et du lieu du repas ;
- l’enfant décide s’il mange, et combien.
Ce cadre a fait l’objet d’un essai randomisé chez 62 familles d’enfants de 2 à 4 ans : les parents formés à ce partage exerçaient moins de pression pour faire manger [8]. L’étude ne mesurait ni le poids ni la variété alimentaire, et elle ne concernait pas des enfants avec un trouble alimentaire. Plus largement, une méta-analyse de 8 essais montre que former les parents améliore le comportement de l’enfant au repas dans le trouble alimentaire pédiatrique [9].
Ce cadre garde un intérêt majeur : un parent qui sait où est sa place peut continuer à proposer, sans forcer ni renoncer. C’est cette exposition régulière et sereine qui permet à l’enfant de s’habituer aux aliments.
Et quand l’enfant doit prendre du poids ? Le partage de Satter n’a pas été testé dans cette situation. L’essai de Stanford montre que les parents y pilotent aussi les quantités, temporairement, en lien avec l’équipe médicale. Les deux approches ne s’opposent pas : le cadre de Satter reste la règle, et il s’ajuste quand la croissance est menacée.
Concrètement
Vous êtes parent
- Faites vérifier les courbes de poids et de taille par votre médecin. Un poids qui décroche justifie un suivi médical et diététique.
- Restez à table, et gardez la main sur le menu, l’heure et le lieu des repas.
- Proposez régulièrement, sans forcer ni marchander.
- Si votre enfant mâche difficilement, se fatigue ou recrache certains morceaux, parlez-en à un thérapeute en alimentation (ergothérapeute ou orthophoniste).
Vous êtes professionnel
- Situez l’enfant sur ses courbes avant de choisir votre posture d’accompagnement.
- Quand le poids est en jeu, ne recommandez pas le retrait parental : les données ne le soutiennent pas.
- Évaluez les compétences sensori-motrices orales et sensorielles : c’est l’angle mort des protocoles testés.
- Faites du repas familial votre lieu de travail principal.
FAQ
Faut-il laisser l’enfant décider seul de ce qu’il mange ? Chez l’enfant dont la croissance est préservée, laisser l’enfant décider de la quantité reste une position défendable. Quand il doit reprendre du poids, la recherche montre que le retrait des parents ne suffit pas.
L’ARFID, est-ce un caprice ? Non. C’est un trouble reconnu depuis 2013 dans le DSM-5, distinct d’une simple sélectivité passagère.
Quelle différence entre ARFID et trouble alimentaire pédiatrique ? L’ARFID exclut les enfants dont la difficulté première est un déficit de compétence, par exemple de mastication. Les deux peuvent toutefois coexister [4].
Combien de séances faut-il ? Dans l’essai, 14 séances sur 4 mois. Mais le vrai travail se fait aux repas, entre les séances.
Aller plus loin
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Références
- Lock J, et al. Family vs individual treatment for children with avoidant/restrictive food intake disorder: a randomized clinical trial. J Am Acad Child Adolesc Psychiatry. 2026. doi:10.1016/j.jaac.2026.04.007
- Boyce H, et al. What’s being said: exploring parental comments during a family meal session in FBT for ARFID. Front Child Adolesc Psychiatry. 2026;5:1858934. doi:10.3389/frcha.2026.1858934
- Datta N, et al. Family-based treatment for ARFID: last-session reflections. Behav Sci. 2026;16(3):325. doi:10.3390/bs16030325
- Estrem HH, et al. A US-based consensus on diagnostic overlap and distinction for pediatric feeding disorder and ARFID. Int J Eat Disord. 2025;58(3):489-99. doi:10.1002/eat.24349
- American Occupational Therapy Association. Occupational Therapy Practice Framework: Domain and Process, 4th ed. Am J Occup Ther. 2020;74(Suppl 2). doi:10.5014/ajot.2020.74S2001
- Schwartz C, Person O, Szleper E, Nicklaus S, Tournier C. Effects of apple form on energy intake during a mid-afternoon snack: a preload paradigm study in school-aged children. Front Nutr. 2021;8:620335. doi:10.3389/fnut.2021.620335
- Lohse B, Satter E. Use of an observational comparative strategy demonstrated construct validity of a measure to assess adherence to the Satter Division of Responsibility in Feeding. J Acad Nutr Diet. 2021;121(6):1143-56. doi:10.1016/j.jand.2020.11.008
- Agras WS, et al. Improving healthy eating in families with a toddler at risk for overweight: a cluster randomized controlled trial. J Dev Behav Pediatr. 2012;33(7):529-34. doi:10.1097/DBP.0b013e3182618e1f
- Madonna M, Jeffers E, Harding KE. Caregiver training improves child feeding behaviours in children with paediatric feeding disorder: a systematic review and meta-analysis. Int J Speech Lang Pathol. 2024;27(5):634-46. doi:10.1080/17549507.2024.2381459
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